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  • : Jacques Haumont, typographe, imprimeur, éditeur
  • Jacques Haumont, typographe, imprimeur, éditeur
  • : Jacques Haumont (1899-1974) a publié plus de trois cents livres entre 1930 et 1971. Ce blog met à la disposition des amateurs de livres et de typographie les documents, archives, catalogues et références restés en ma possession. Il se veut aussi un lieu d'échange ouvert, un espace de dialogue et une contribution à la mémoire d'un homme qui a laissé son empreinte dans l'histoire et la défense de l'art typographique.
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Par Jean Langevin, publié dans Communication et langages n° 62 (4e trimestre 1984).


Humaniste, éditeur, imprimeur, le tout en un seul homme.
C’était souvent le cas à l’aube de l’imprimerie ; prenons l’exemple,
en France, d’Estienne. C’est hélas devenu, suite aux évolutions technologiques et économiques, de moins en moins fréquent.
Jacques Haumont, disparu il y a une dizaine d’années, était l’un de
ces derniers maîtres-artisans. Un maître-artisan de grande classe.


Jacques Haumont était une très riche personnalité et il convient, pour bien apprécier son œuvre même de typographe, de connaître les divers aspects de l’homme qu’il fut, de l’artiste qu’il devint en approfondissant ses dons innés. Les pages qui suivent n’ont pas d’autre intention, à travers des souvenirs personnels, que de tenter de faire mieux connaître l’homme pour permettre d’en mieux apprécier l’œuvre. C’est aussi pour moi l’occasion d’exprimer ma fidélité au typographe que j’admire.
Sa mère dessinait fort bien et restaurait dans son atelier tableaux et pastels. Son père était représentant en papiers d’impression – Dieu sait si son fils a aimé les beaux papiers ! – mais homme de goût, il aimait découvrir meubles ou objets chez ses amis antiquaires. Son grand-père était ébéniste et décorateur de théâtre ; il exécuta vers 1850, entre autres, des décors pour les pièces de Victor Hugo.
Ascendance artistique donc pour Jacques Haumont ; secrète affinité peut-être pour lui, être sensible et attentif aux correspondances. Notons seulement quelques points que l’on retrouvera plus tard : l’œil qui sait voir, le plaisir devant la beauté, le goût raffiné, le besoin de créer de ses mains ; et aussi la verve, l’indépendance d’esprit et même une certaine insouciance. Voilà pour le côté artiste. Mais au delà de tout cela, il était un exemple type de l’esprit humaniste français, tel que l’Université en formait au début de notre siècle. Après son baccalauréat, il entre à l’Ecole des chartes et en sort pour devenir bibliothécaire au ministère des Affaires étrangères.
Mais quand donc cet archiviste a-t-il découvert le goût des livres puis la passion de la typo jusqu’à en devenir imprimeur-éditeur ? Très tôt en fait, nous explique-t-il lui-même dans un texte publié dans le second numéro des Cahiers de la Société typographique de France qu’il avait fondée.
C’est ainsi que son amour des livres grandissant, il abandonne vers 1930 cette voie toute tracée, et après un passage à la direction littéraire de la librairie Firmin-Didot – on notera quand même le choix ou la coïncidence –, il entreprend de fonder sa propre maison d’édition. Plus exactement, il se fait imprimeur-éditeur, comme il s’intitulera lui-même, ce qui dans son esprit veut dire qu’il sera maître et seul maître de la publication d’un livre dans la forme qu’il lui conviendra de lui donner : il en choisira le texte, il en concevra l’exécution, il le composera et l’imprimera dans son propre atelier pour lui donner son style. Mais tentons d’approcher un peu plus l’homme, sa nature et sa culture, avant d’aborder sa carrière, où sa vie et son œuvre vont se trouver intimement mêlées.


Humaniste-éditeur
Chartiste, c’était un esprit rigoureux mais ouvert. De cette sorte d’esprit capable d’embrasser plusieurs disciplines sans se laisser déborder, car elle sait discerner, choisir, éliminer. Jacques Haumont avait horreur de perdre son temps à écouter un sot ou à lire un texte médiocre ; l’un avait vite fait de prendre la porte et l’autre la direction de la corbeille à papier. C’était un humaniste à l’aise devant le texte, qu’il fût grec, latin, français ancien, italien, anglais, ou poétique ou philosophique…
Le texte, dans toute sa saveur, toute sa plénitude, dans tout son sens, exerçait sur lui une fascination intellectuelle que la génération actuelle ne connaît peut-être pas toujours au même degré. Un grand texte, pour lui, méritait du respect. Il le relisait avec délectation. Il en approfondissait les diverses acceptions pour en découvrir toute la richesse. Il le lisait à nouveau pour en savourer le style, et à travers celui-ci, l’homme-auteur qui se dévoilait. Pour le replacer dans son contexte historique ; pour l’assimiler afin d’en être meilleur juge. Exercice quotidien de la réflexion intellectuelle ? Héritage d’une formation classique ? Contacts fréquents avec des esprits cultivés et éminents ? Insatiable curiosité d’esprit ? De tout cela un peu sans doute. Ce qui pouvait donner lieu, certes, à de brillantes conversations, autant qu’érudites – mais qui, surtout, permit au nouvel imprimeur-éditeur de construire un livre autour d’un texte et d’enrichir ce texte par la vision typographique, subtilement adaptée, qu’il en donnait.
Et cela permit aussi à l’éditeur de retrouver des talents oubliés et d’en découvrir de nouveaux. Et de faire paraître avant tout les textes qu’il aimait, et qu’il trouvait dignes d’être imprimés sous la forme typographique qu’il leur destinait. Ces textes, il voulait en quelque sorte les anoblir encore aux yeux du lecteur par la présentation graphique qu’il créait pour eux. Sans jamais les trahir ou les dévergonder… « Ou bien, ou rien », c’était la devise de Denis Catherinot, imprimeur à Bourges au XVIe siècle. Elle aurait pu être la sienne.


« Ou bien, ou rien »
Ces textes qu’il aimait, il en publia beaucoup… Je disais sans jamais les trahir. Oui. Car le chartiste intervenait d’abord pour proposer au lecteur le meilleur texte, celui le plus proche du manuscrit original qu’il fût possible de trouver, le plus fidèle. Très souvent accompagné d’une notice ou de remarques explicitant les motifs de ce choix – et l’origine du manuscrit utilisé, et sa référence bibliographique. Par respect de l’auteur, par respect du lecteur. Par respect d’une éthique de l’éditeur qui se doit de ne pas publier des textes incomplets, édulcorés, mal traduits… en reprenant par exemple telle édition antérieure sans y regarder de plus près. Le XIXe siècle est plein d’éditions dont le texte n’a que peu de rapport avec l’authentique manuscrit.
Ce souci de proposer un texte au lecteur dans toute sa vérité et sa saveur le menait aussi bien à reprendre la meilleure édition précédente qu’à demander à l’érudit le plus compétent d’en établir à nouveau l’édition, au traducteur une nouvelle version, quand lui-même ne se chargeait pas de l’une ou de l’autre. Pour Le Livre de l’Ecclésiaste, par exemple, il choisit la traduction de Lemaistre de Sacy, de 1862, mais pour Œdipe à Colone, de Sophocle, il demanda à Mario Meunier une nouvelle adaptation ; pour L’Intermezzo, de Heine, il s’adressa bien sûr à Gérard de Nerval ! Mais pour les Contes nocturnes, d’Hoffmann à la germaniste Madeleine Laval. Il fit ainsi appel à P. Grimal, à P.-L. Couchoud, à V.-L. Saulnier… Il établissait aussi lui-même le texte… par plaisir.
Son choix de Pensées et Réflexions, de Stendhal, lui valut une élogieuse introduction de Henri Martineau – et les Pensées, de Pascal, publiées chez Jean de Bonnot, sont un grand exemple de son érudition. Il traduisait aussi : la préface du Manuale tipografico, de Bodoni, première traduction offerte aux typographes français, des contes italiens… Jacques Haumont, éditeur, n’a donc jamais oublié qu’il était chartiste. La probité qu’il apportait dans l’établissement des textes (et dans leur correction jusqu’au bon à tirer) était pour lui un devoir qui allait de soi. Mais cette rigueur d’esprit avait pourtant une bien attirante contrepartie : son éclectisme, son universalisme. Parcourir ses catalogues montre l’extrême diversité de ses choix.


Un grand découvreur de textes méconnus
Car à côté de textes classiques qu’il chérissait, du Manuel d’Epictète, des Préceptes de mariage, de Plutarque, des Lettres portugaises, des Vers de Sappho de Lesbos, de La Belle Dame sans merci, des Poésies, de Nerval… que trouve-t-on ? Les Pensées et Règles de vie, de Spinoza, les Sonnets, de Marie Stuart, L’Art de terre, de Bernard Palissy, les Maximes, de Rivarol, Mes Ecarts ou ma tête en liberté, du Prince de Ligne, L’Ascension au mont Ventoux, de Pétrarque… Ou bien, en 1935, la réédition du court texte au titre énigmatique : H. B., que Mérimée avait publié à vingt-cinq exemplaires, en 1850, chez Firmin-Didot, sans date ni nom d’auteur, après l’enterrement de ce H. B. – dit Stendhal, enterrement où ne se retrouvèrent que trois témoins.
Insatiable lecteur, Jacques Haumont trouvait donc aisément des textes peu connus à faire reparaître, mais il savait aussi rechercher et trouver des inédits, ou demander un manuscrit à tel ou tel auteur contemporain. Il se passionnait pour cette face du rôle de l’éditeur et n’était jamais si heureux qu’avec un inédit sous les yeux. Citons par exemple les Lettres à sa marraine, de Guillaume Apollinaire, ou Portrait de la Renaissance, un des tout derniers écrits de Giraudoux, ou encore les Notes retrouvées, de Léautaud, la Lettre contre la cabbale, d’Antonin Artaud…
Très au fait de la vie littéraire, il s’amusait même, parfois, à des supercheries… Les charmantes poésies chinoises  du célèbre Tsing Pann Yang intriguèrent le landerneau parisien de l’époque et on soupçonna à juste titre l’auteur du Pavillon des délices regrettés [Yves Gandon] de n’être guère chinois. Par contre, il eut l’esprit de demander à Cocteau un texte sur Giraudoux, Souvenir de Jean Giraudoux, et un à Léon-Paul Fargue sur Valéry, Rue de Villejust, peu après leur disparition. Il obtint aussi des manuscrits d’André Beucler, d’Emmanuel d’Astier, de Marie Dormoy, d’André Berry son ami, de Siegfried et de tant d’autres… Le chartiste eut vite fait de devenir un éditeur pertinent. Et de montrer par ses choix la variété et le goût de son esprit. Homme de grande culture qui appréciait autant l’œuvre d’il y a deux mille ans que celle d’hier ou celle, toute fraîche, d’aujourd’hui, pourvu qu’elle ait déjà ou qu’elle soit digne d’acquérir cette pérennité que l’homme décerne à travers les générations. Il a ainsi touché, de la poésie à l’histoire, et même au pamphlet, à tous les genres qu’il aimait.
Son rôle d’imprimeur-éditeur (et typographe), il l’a lui-même bien exprimé, je crois, en 1941, dans le bulletin de souscription de sa collection des « Fils de roi » : « Aux amateurs de l’art typographique » – « Le succès remporté par ma collection in-12 carré, dont les premiers titres ont été épuisés en quelques semaines, m’encourage à présenter au public un projet auquel j’ai depuis longtemps travaillé. A partir du 1er avril prochain, je publierai, tous les trois mois, un volume d’une nouvelle collection, la collection des « Fils de roi ». Ce titre, emprunté à une célèbre définition de Gobineau, dans son roman Les Pléïades, m’a paru s’adapter exactement à mon plan : je m’adresse aux quelques dizaines de personnes qui, aimant à la fois les œuvres sincères et indépendantes, qui sont les vrais chefs-d’œuvre, et le raffinement et la beauté de la présentation, seraient heureuses de posséder des éditions où le typographe aurait mis tout son goût et tout son cœur pour atteindre à cette parfaite élégance de présentation qui ajoute un si vif agrément au plaisir de la lecture. » Il s’agit là d’une sorte de profession de foi qui ramasse en quelques lignes toute l’ambition de l’éditeur à ses débuts. Remarquons aussi que le typographe savait écrire ; il écrivait avec la sobriété, la concision, donc la clarté et le naturel d’un homme du XVIIIe siècle. Un peu comme un Diderot ou un d’Alembert. Sous sa plume, le français avait du charme et restait pur.

L’artisan imprimeur-éditeur
L’homme avait du charme ! Un charme qu’il savait quelquefois utiliser pour parer aux conséquences de son insouciance : lui si exact, si précis dans son art, vivait libre et désinvolte au milieu des plus incroyables imbroglios financiers. Cette insouciance naturelle mettait tout en péril à tout moment. Mais son tempérament tenace, persévérant malgré les difficultés – et sa passion des livres comme sa confiance en son talent –, lui ont permis de mener sa vie d’imprimeur-éditeur pendant presque vingt ans et de publier près de trois cents livres marqués au coin de son génie typographique. Sa passion typographique, il la faisait passer au dessus de tout. Même si nécessaire au dessus des beaux et précieux livres qu’il savait acquérir, mais aussi revendre… Pour ce créateur, produire était plus important que conserver. Et quand il avait vu, feuilleté et palpé un livre, il le connaissait et ne l’oubliait plus.
Bien sûr, son activité d’artisan imprimeur-éditeur ne menait pas à la fortune. C’est avec lucidité sur lui-même et sur son entreprise qu’il lança, un soir de lassitude : « Moi, je ferais volontiers comme J.-J. Rousseau ; mes enfants, je les confierais bien à l’Assistance publique ! » Boutade bien dans son esprit souvent caustique, comme me le rappelait l’un de ses enfants, témoin de ce propos. Mais boutade d’un patron (et père…) désargenté et non celle du vrai père attentif qu’il était. Il s’occupait beaucoup de ses enfants. Il revint un soir avec une surprise : sa petite fille avait, elle aussi, fait « un livre » en s’appliquant à bien l’écrire et à l’orner de jolis dessins ; et même à en coudre les pages… et lui revenait, pour parachever ce beau livre, avec une vraie couverture au beau titre bien imprimé !
Lucide sur lui-même et sûr les autres ! On le découvrait vite en travaillant avec lui. Car c’était un esprit libre, dans le sens où on l’entendait au XVIIe siècle : liberté d’esprit et de cœur que donnent l’approche de diverses philosophies, la fréquentation de nombreux auteurs, l’observation des êtres et de la vie. J’ai le sentiment aujourd’hui d’avoir fréquenté un des derniers libertins, le libertin étant celui qui sait s’affranchir des idées acquises, des conventions morales, des sentiments abusifs, pour s’affirmer tel qu’il veut être. Et le montrer à tous. Et toute sa production montre bien sa liberté de jugement. Car il fabriquait et publiait avec autant de soin, de conviction et de plaisir la Légende dorée de Saint-François, les Vers dorés de Pythagore, Pascal ou L’Apocalypse que les Poésies, de Sappho et les Poèmes érotiques, de d’Annunzio ou de Paul le Silentiaire, ou bien L’Esquisse pour un portrait du vrai libertin suivi des Entretiens de Madame Merveille avec Lucrèce, Octave et Zéphyr, petit texte demandé à Roger Vailland. Il fut en vérité l’un des éditeurs les plus libres de son époque. Libre, il veut l’être aussi pour donner à ses livres l’aspect qui lui convient ; il veut donc posséder ses propres caractères, et il y parviendra assez vite.
En fait je crois que le typographe se faisait déjà pressentir dans trois livres d’André Berry, Chantefable, Pot-Pourri et le Florilège des Troubadours, H. B., de Mérimée. Enfin, c’est la fondation de l’imprimerie. Le premier livre paru avec certitude sur ses presses, sous son nom, au 48, rue Boissonade, est du 15 octobre 1938. Il s’agit du Discours sur les passions de l’amour, par Blaise Pascal, tiré à trois cents exemplaires. C’est pour moi, à ce jour, le premier livre de Jacques Haumont, composé de ses mains et tiré par lui sur sa propre presse (…à pédales !).
Après l’interruption du début de la guerre paraissent en trois mois le Manuel d’Epictète, en septembre 1940, les Lettres portugaises, en novembre et, en décembre, une réédition du Discours sur les passions, différente de la première par les lettrines, les bandeaux et la mise en pages – mais il s’agit de la même composition. L’imprimeur-éditeur se lançait, trouvait des clients pour ses petits livres à tirage limité et se constituait un réseau de libraires qui le soutinrent fidèlement pendant plusieurs années, tant à Paris qu’en province. L’activité de l’imprimerie et des éditions de la rue Boissonade ne cessa plus alors jusqu’en 1955.
Mais si son entreprise originale d’imprimeur-éditeur cessa à peu près à cette date, son activité éditoriale et typographique continua longtemps encore. Son fidèle ami René Wittmann, fondateur des Editions d’Histoire et d’Art distribuées par la librairie Plon, lui permit d’ouvrir une « Collection Jacques Haumont » où il fit paraître encore de nombreux titres ; il en publia d’autres aussi imprimés par des confrères amis comme Pierre Gaudin ou Cario, ou bien chez Crès, Vilcoq, Sautier ou la Compagnie typographique. Il agit de plus en plus en tant que conseiller littéraire et typographique pour la collection du Second rayon publiée par Tchou et pour l’éditeur Jean de Bonnot.


Le travail chez Jacques Haumont était un plaisir
Mon premier travail, excellent début, fut de préparer le catalogue paru en mars 1942. Il comporte déjà plus de trente titres… Je commençais ainsi à découvrir un métier, un patron, ou plutôt un maître, Jacques Haumont ; et la typographie, cette reine, qui sous mes yeux retrouvait un roi. Sous mes yeux d’abord aveugles car inexpérimentés. Tout jeune on ne saisit pas sur le champ qu’on travaille avec un émule d’Estienne, de Plantin, de Bodoni… Mais dans un tel contexte l’œil se forme ; avec un tel homme, l’esprit s’ouvre et l’expérience s’accumule.
Rue Boissonade, en plein Montparnasse des artistes, l’unique machine à pédale des débuts se trouvait dans une petite pièce annexe, dans la cour. Mais la pièce principale, dont l’entrée se trouvait sous la voûte, donnait sur la rue par une large verrière. On ne pouvait y entrer qu’avec peine et précaution tant elle était encombrée. Le bureau de Jacques Haumont disparaissait sous dix centimètres de paperasses. Par terre, des rames de papier récemment livrées, des paquets de livres bien empilés, des pages de compo bien ficelées en attendant le tirage, et dans les rayonnages, outre les livres en stock, il y avait à portée de main derrière le bureau une sérieuse collection de catalogues de fondeurs, de recueils d’échantillons, de papiers et de livres anciens de toute espèce.
Dans le coin du mur, derrière moi, à côté de l’antique machine à écrire, une pile imposante de dossiers : les manuscrits à lire que des auteurs pleins d’illusions, sinon de talent, confiaient à l’imprimeur-éditeur dans l’espérance de la gloire littéraire… Il me disait : vous les feuilletez ou les lisez, ceux qui n’ont pas d’intérêt, vous les mettez sous la pile, ceux qui vous semblent en avoir, vous me les montrez… Je ne lui en ai pas montré beaucoup – dont quelques-uns impubliables, pour l’amuser. Mais être à vingt ans lecteur dans une maison d’édition, quel rêve !
Jacques Haumont, d’ailleurs, savait donner sa confiance à ses collaborateurs, avec ce sens du risque nécessaire, qui est la marque de l’artisan, homme qui sait transmettre. A la même époque, il me demandait à mon grand étonnement, d’écrire les notices du Villon et du Nerval ; lui qui, érudit, écrivait si bien ! Dans cette grande pièce, il y avait quand même l’essentiel, devant la verrière : les rangs de casses de caractères avec des compos en train, les initiales ornées, les vignettes, les bois gravés, les croquis, les épreuves de titre en gestation… Mon travail était varié, car nous n’étions alors que trois : composer, corriger, taper le courrier et les factures, recevoir les auteurs ou artistes, surveiller le brochage en cours, livrer les libraires… Ou bien, de temps en temps, aller chercher les cinq rames de papier Johannot à l’autre bout de Paris, en charrette à bras ! Seul moyen de transport sous l’Occupation.


On travaillait comme chez Estienne
Au fond, on travaillait comme au XVIe siècle chez Estienne, dans une atmosphère sérieuse mais gaie et enjouée, souvent pleine de verve et de réparties. La porte de cet atelier s’ouvrait souvent poussée par un auteur ou un ami. Parfois par un inconnu. Ainsi, quand Louis Lafuma vint proposer ses Pensées retranchées, de Pascal qu’il venait de découvrir. Fréquemment c’était une visite en voisin, comme celles d’André Berry, de Goerg, de Vercors ou d’Yves Gandon. Je me souviens encore de mon étonnement en voyant surgir de la porte un cabas noir d’où débordait une botte de carottes et un chat, le tout porté par une sorte de cheminot au foulard noué en bataille : c’était Paul Léautaud qui venait demander où en était la vente de ses Notes retrouvées, récemment publiées. Ou bien c’était Léon-Paul Fargue ; je me souviens lui avoir porté, bien plus tard, les dernières épreuves de la Rue de Villejust, texte sur Valéry. Il était alors mourant, couché au milieu de peaux de bêtes, le souffle court, il me dit : « Vous êtes jeune, vous avez de la chance, moi, je vais mourir. » Ceci dit avec tout le pesant regret d’un homme qui a beaucoup aimé la vie. Il m’est arrivé aussi de porter des épreuves, et les corriger avec lui sur le champ, à Jean Cocteau, dans son entresol du Palais-Royal.
Et combien d’autres étaient attirés par l’esprit brillant mais sûr de Jacques Haumont : André Beucler, Emmanuel d’Astier, Renée Massip… Il se sentait avec des écrivains dans son rôle d’éditeur, se tenant au courant des projets des uns et des autres ou suscitant l’amorce d’une nouvelle œuvre. Ainsi avec Roger Vailland qui réagit au cours d’une conversation où tous deux déploraient l’invasion de l’américanisme depuis 1945 – et ce furent les Réflexions sur la singularité d’être Français.
S’il savait attirer les auteurs, Jacques Haumont savait aussi s’entourer d’artistes choisis pour leur connivence avec l’art typographique tel qu’il l’entendait. Il avait une sorte de déférence devant leur talent. Cela se sentait à la manière pleine de soin et d’attention avec laquelle il manipulait un bois gravé ou son épreuve. Il y avait un secret rapport entre lui et les artistes. Il savait leur parler, leur suggérer ce qu’il attendait d’eux tout en leur laissant toute liberté de création. Ses entretiens avec Goerg, qui mit des mois et des mois, à travers plusieurs crises dues à la drogue, pour graver les vingt lithographies du somptueux Apocalypse, furent passionnants. Et le résultat : un des plus beaux livres de Jacques Haumont et de ceux de cette époque.
Ses discussions avec Gabriel Fournier, grand peintre, mais excellent graveur sur bois aussi, étaient pleines de finesse et de subtilités. Il a fait avec lui plusieurs livres, comme La Fille d’auberge ou les Lettres portugaises ; il appréciait chez Fournier la sobriété et la sûreté du trait, l’audace classique de la composition. Il lui demanda plusieurs de ses marques d’imprimeur. Comme il en demanda une à Jean Chièze, celle du haut mont, avec le Livre au pied de l’arbre du Savoir. Il lui suggéra aussi d’illustrer les Poésies, de Sappho dans un style dépouillé tout à fait inhabituel chez lui ; ce fut une réussite. Il s’adressa encore à Galanis, à Waroquier, Le Campion, Barret, Ciry, Dupuis, Simeon, Gischia et combien d’autres… Mais tous choisis d’abord pour l’accord de leur talent à la typographie. Accord de subordination, il faut même dire. Mais c’est toucher là à la conception du livre illustré à laquelle Jacques Haumont était parvenu. Conception qui ne l’éloigne guère de celle de stricte observance qu’il respectait pour ses livres de typographie pure.


Son art typographique
Il vient d’abord de sa grande connaissance de l’histoire du livre et de l’observation attentive des livres anciens, qui lui firent découvrir son goût et son talent inné. C’est à partir des exemples des maîtres, Estienne, Plantin, Tory, de Tournes, Fournier, Caslon, Baskerville, Didot, Bodoni… et de la connaissance approfondie de leur art qu’il imagina à son tour pour créer son propre style. Il aimait s’entretenir de l’histoire du livre avec des érudits comme Julien Cain, administrateur général de la Bibliothèque Nationale, Robert Brun ou Jacques Guignard, alors conservateur de la Réserve, Roger Excoffon, Giovanni Mardersteig, Stanley Morison, Robert Ranc, Herman Zapf, ou encore avec Pierre Gusman ; ce vieux savant graveur habitait boulevard Edgar Quinet et son atelier était pour moi un modèle d’atelier du XIXe siècle. Il lui demanda L’Illustration du livre français, Les Procédés de la gravure et d’autres encore. Jacques Haumont, lui-même, avait entrepris un Manuel historique de la typographie française… en douze volumes ! qu’il annonça dès 1942, mais ne fit malheureusement jamais paraître. Il y aurait là un manuscrit à exhumer…
Il aimait transmettre ses connaissances – au point de nous avoir donné, chez lui, le samedi matin, à mon camarade pressier et à moi, une dizaine de cours sur le livre et son histoire… Il réimprima des textes oubliés ou peu connus sur l’imprimerie, comme L’Epître sur les progrès de l’imprimerie, de Pierre Didot l’aîné, La Plainte de l’art typographique, de Henri Estienne, L’Excellence de l’imprimerie, de Thiboust ou L’Amateur de livres, de Charles Nodier. Puis il débuta une petite collection, les « Cahiers de typographie », où on trouve Les Ex Libris typographiques, d’André Jammes, mais aussi les Réflexions sur la typographie, de Bodoni (traduction de la préface du Manuale tipografico), et deux textes de lui-même : De Quelques idées fausses concernant l’art du livre et la typographie et un Discours sur l’art typographique. Il publia aussi en 1961 Les Caractère de Bodoni et de Firmin Didot selon Stendhal, où il montre que celui-ci a du un peu fabuler…
Avec la « Lettre posthume de Bodoni » parue dans Caractère Noël 1953 et les deux articles publiés dans les Cahiers de la société typographique de France, qu’il fonda en 1960, ces textes constituent l’essentiel de ses réflexions sur son art – réflexions qu’il regroupera dans un texte définitif, publié en 1971 par la Compagnie typographique, L’Art du livre et la typographie. La sagesse nous entraînera à faire souvent appel à ces textes pour évoquer l’artiste qu’il devint à travers tant d’efforts créatifs. Artiste typographe français dont la gloire semble mieux connue et plus appréciée à l’étranger que dans son propre pays. Je revois encore Stanley Morison, après un long débat esthétique avec Jacques Haumont, me prenant à part pour me dire avec fougue : « Vous me promettez de m’envoyer tous les nouveaux livres dès leur parution. Pour moi, vous comprenez, c’est très important. Parce que votre patron, c’est un des plus grands typographes du monde ! »
Tentons donc d’approcher Jacques Haumont dans son œuvre typographique. En exergue de L’Art du livre et la typographie, il plaça cette remarque de Paul Valéry, auteur auquel il fit souvent référence : « La typographie abonde en difficultés subtiles, en finesses insensibles au plus grand nombre. » Constatation reprise par Charles Peignot : « Le danger, en France du moins, vient plutôt du fait que l’immense majorité des lecteurs est totalement ignorante de l’existence même d’un art typographique (1). » Cette ignorance, cette absence de formation du goût typographique, Jacques Haumont la regrettait profondément. D’où petit à petit chez lui le souci d’écrire sur son art, de transmettre son expérience, de dire ce qu’il en pensait.
Et pourtant sujet bien difficile à aborder, comme l’a dit Kurt Weideman avec beaucoup de justesse aux rencontres de Lures de 1971 : « Ecrire sur la typo est une tâche ingrate. Ce que l’on peut enseigner ou apprendre se résume à quelques phrases. Ce qu’on en retire est d’ailleurs sujet à des interprétations mitigées… » Point de vue, quand à cette dernière remarque, que Jacques Haumont n’aurait pas partagé, car il était parvenu à cerner ce sujet de très près.
Mais qu’est-ce donc qu’un livre ? Il rappelait que pour Edouard Pelletan, « un livre est d’abord un texte », mais ajoutait qu’il peut être « seulement un texte », ou « d’abord un texte », mais encore « un texte illustré (2) ». Lui, Jacques Haumont, nous dit que « le typographe artiste se propose de donner à cet instrument de lecture qu’est le livre la beauté d’une œuvre d’art ». Définition qui, en fait, résume très bien l’ambition et le but qu’il s’était donné. Mais pour lui d’abord œuvre d’art purement typographique. « Le vrai bibliophile n’est pas seulement un amateur d’estampes, mais avant tout un amoureux des lettres. » Ainsi termine-t-il son introduction aux Réflexions sur la typographie, de Bodoni (3), le rejoignant là d’ailleurs, puisque celui-ci écrivait dans son Manuale : « Plus un livre est classique, plus il convient que la beauté des caractères y apparaisse seule : c’est en elle que consiste surtout et se montre souverainement la gloire de la typographie. »
Il est certain que Jacques Haumont avait une dilection particulière pour Giambattista Bodoni, « le plus prestigieux des artistes typographes de tous les temps », a-t-il écrit. Ce fut son maître préféré. Ses compositions les plus inspirées sont de cette filiation. Il cherchait inlassablement à trouver les meilleurs fontes des caractères Bodoni existants (4). Pour lui aussi « l’art du typographe est essentiel ; il est l’essence même du beau livre, illustré ou non (5). Illustré ou non correspond bien à sa pensée profonde.

La primauté du typographe sur l’illustrateur
Il m’a dit un jour à propos des splendides livres illustrées du XVIIIe siècle qu’il admirait, que c’était quand même pour lui le début de la décadence du livre typographique. Il a écrit par ailleurs : « Nous ne travaillons pas pour ceux qui croient que le beau livre est avant tout un album d’illustrations ni pour ceux qui ne voient dans la composition d’un texte que prétexte aux fantaisies typographiques les plus extravagantes. »
A tout le moins la recherche d’une parfaite entente entre l’artiste et le typographe. Si des artistes, du moyen âge à Maillol, « ont montré ce que peut produire de meilleur l’alliance de la gravure sur bois et de la typographie, lorsque cette alliance est réalisée par des artistes et des typographes d’égale qualité », il note aussitôt « qu’en brisant cette alliance, l’invasion de la taille-douce et de la lithographie dans le livre a profondément marqué la différence de nature qui distingue les images du texte imprimé. Si elle abandonne son rôle décoratif pour tenter de prendre la première place, l’illustration tombe trop souvent dans l’anecdote ou l’irréalité subjective du rêve, et elle impose au lecteur une représentation figurée de ce que le texte qu’il lit évoque chez un autre que lui-même, au mépris des images nées de sa propre imagination (6) ».

Pour lui, « le livre étant par essence un outil de lecture, c’est dans la parfaite convenance à cette fin qu’il faut chercher sa vraie beauté ». Publier et composer un texte en s’efforçant de le mettre en valeur était pour Jacques Haumont un exercice exemplaire, une sorte de devoir que l’on doit au lecteur. Un grand typographe ne peut être que discret et doit rechercher « une typographie qui, sachant doser les éléments traditionnels et l’esprit nouveau, fait de chaque livre une merveilleuse “machine à lire” (selon la célèbre définition de Valéry) en même temps qu’une délicate œuvre d’art, assurant ainsi à l’amateur une lecture aisée et une discrète et permanente jouissance de l’œil (7) ».
Discrétion dans la création typographique qui rejoint aussi bien André Maurois : « Un maquettiste sublime peut tout faire, mais que ce ne soit jamais au dépens d’un texte sublime », que Bernard Gheerbrand pour qui « le livre doit exprimer harmonieusement un tempérament créateur accordé à celui de l’écrivain. » En définitive, pour Jacques Haumont, « l’art du livre n’a d’autre objet que de présenter, le plus élégamment possible, un texte en facilitant sa lecture. Il peut, tout en remplissant cette mission, arriver à procurer aux yeux une jouissance très vive, une véritable volupté comparable à celle que nous éprouvons devant toute grande œuvre d’art (8) ».


Une incomparable sûreté de goût
Si tous les typographes expérimentés connaissent les règles de leur art, « seuls quelques-uns d’entre eux sont qualifiés, par une aptitude singulière et native qui leur est donnée et ne s’acquiert pas, pour créer une œuvre d’art typographique ». Il est certain qu’à voir travailler Jacques Haumont, on était frappé de cette aptitude qui, en effet, n’appartenait qu’à lui et comme de naissance, et le faisait créer, avec bonheur et dans le bonheur. Un texte de Charles Peignot, écrit à propos de Raymond Gid, exprime parfaitement cet état du créateur : « Il n’est jamais si heureux que devant un grand texte qu’il compose, parce que dès ce moment la pensée de l’auteur devient pour lui le thème auquel sa composition devra donner corps et qu’elle accompagnera comme l’orchestre accompagne la mélodie. » Et ailleurs : « C’est un artisan de la lettre, un homme complet qui pense et agit sur son métier. En lui, l’intellectuel et l’ouvrier se confondent. Toute composition pose à l’ouvrier compositeur des problèmes auxquels l’intellectuel cherche la réponse, et réciproquement, l’intellectuel lance au compositeur typographe des défis. »
Ces problèmes et ces défis, comment l’intellectuel typographe qu’était Jacques Haumont les a-t-il maîtrisés ? Comment est-il parvenu, héritier des maîtres anciens et d’une tradition classique, à composer d’une façon si personnelle ? Comment a-t-il su y mettre tant d’invention, tant d’originalité, d’imagination créatrice, d’audace parfois – mais toujours tempérée par une sûreté d’œil qui ne lui faisait jamais approcher la limite du mauvais goût ? Comment a-t-il su acquérir cette aisance dans le choix des caractères et l’art de les assembler qu’est la composition ? Pourquoi la contemplation d’une de ses pages de titre ou de texte « provoque une délectation immédiate » ainsi que lui même l’écrivait à propos des livres anciens ? Une analyse exhaustive de son œuvre typographique permettrait de cerner tous les aspects de son savoir-faire et de son talent ; je ne ferai ici que deux remarques, essentielles à mon avis, et chercherai à discerner les caractéristiques importantes qui personnalisent son style typographique.
La première remarque n’est qu’une constatation : Jacques Haumont avait un don inné pour la typographie ; il n’a pas eu un maître pour lui faire découvrir cet art, il a eu tous les maîtres, à travers les livres du passé qu’il observait, choisissait, éliminait avec une incomparable sûreté de goût. Il en accumulait les leçons et se constituait ainsi un trésor susceptible de nourrir son talent de créateur. Trésor tellement assimilé qu’il dépassa vite l’imitation pour découvrir son propre style.
La seconde remarque concerne ce que lui-même appelait « la convenance », terme qui pour lui définissait le mieux la subtilité de l’art typographique. Et ce mot correspond sans doute parfaitement à l’esprit de toutes ses créations et au plaisir raffiné que l’on ressent à leur contemplation.
Il écrivait lui-même : « Qu’est-ce donc que la beauté d’un livre ? Beaucoup plus que la perfection de son exécution, elle naît de l’accord parfait, d’une certaine convenance exquise des proportions de ses divers éléments. » C’est en effet par cette secrète harmonie entre la nature du texte, le format du livre, la proportion des marges, le choix du caractère et sa force, l’interlignage, la qualité du papier, que Jacques Haumont parvient à cette « convenance exquise » dans ses pages de texte ou de titre.
Quant aux diverses caractéristiques qui sont le propre du style typographique de Jacques Haumont, je me bornerai à attirer l’attention de l’œil de l’amateur sur quelques points à la fois évidents et peu apparents. Car, écrit Jérôme Peignot, « lorsqu’une typographie est vraiment parfaite, on ne la remarque plus. Son œuvre, elle l’accomplit alors comme secrètement. Elle est politesse de grand seigneur, générosité véritable, élégance sans ostentation. »
Le sens inné des proportions
Il connaissait bien cette difficulté rédhibitoire de la composition : « La plus légère erreur d’estimation est fatale : une justification trop large ou trop courte, un interlignage trop grand ou trop petit, une ligne de trop, un empagement si peu que ce soit fautif, et le “miracle” n’a pas lieu (9). » Donc nécessité d’un accord exemplaire entre tous les éléments constituant les pages d’un livre : la force d’un caractère, très appropriée au format ; la justification, plutôt courte ; l’interlignage, toujours franc, sinon accentué ; et des marges vastes, même très vastes, aux rapports presqu’outrés entre celle de tête et de pied, et celles des grands et petits fonds ; ce qui donne au livre sorti de ses presses une grandeur inattendue. Et à tous une plénitude de bon aloi.
On remarquera aussi, dans les pages de départ, l’emploi souvent audacieux, par rapport à la dimension de la page, des initiales ou des lettrines. Et, dans les pages intérieures, l’utilisation presque constante d’un titre courant qui donne une tête à la page purement typographique. L’imagination se donne libre cours dans l’exploitation des bandeaux, vignettes et culs-de-lampe, cadres et filets (ceux-ci utilisés avec un art consommé de leur valeur visuelle), signes et pieds de mouche, mais toujours en accord profond avec le caractère choisi et l’esprit du livre. Accord que les éventuelles illustrations gravées respectent avant tout.


Des singularités plus marquantes
La couverture n’est presque toujours que la page de titre elle-même, agrémentée quelquefois d’un cadre. Et la page de titre est d’abord signée par un chartiste ! Et donc la ponctuation y est respectée, ce qui entraine parfois un subtil clin d’œil typographique, comme dans le Silence de la mer ; (point-virgule) récit. (point). « Le titre est le portail qui accède à l’édifice d’un livre », a dit Jacques Haumont, et les « aptitudes natives du typographe s’y manifestent au plus haut point ». C’est bien sûr là qu’il se montre un superbe architecte du livre. Le choix des corps, l’espacement entre les lettres, l’interlignage très étudié, la subtile utilisation des petites capitales (si caractéristique chez lui), et l’emploi fréquent d’une marque – accordée au style du caractère employé –, c’est tout cela la noblesse et l’élégance de Jacques Haumont. Preuves d’une sûreté d’œil rarement atteinte, ses titres confirment ce qu’il dit de la typographie, art de proportion : dans un contexte donné, « il existe une solution parfaite et une seule ». Pour y parvenir, il y mettait du temps. L’épreuve de titre, affichée dans l’atelier, recevait jour après jour correctifs et ajouts… Jusqu’au point qu’il estimait de perfection.
Quand aux caractères utilisés par Jacques Haumont, caractères qu’il choisissait avec tant de soin, nous espérons parvenir un jour à en dresser la liste. Mais cela exigera des recherches importantes et des vérifications subtiles. Il utilisait en effet, en plus de ses propres casses dont il reste parfois à cerner l’origine, des caractères lino ou mono alors au catalogue de fournisseurs ou de fondeurs maintenant disparus. Mais pour les lecteurs avertis, citons l’Elzévir n°1, le Kennerley, le Forum et le Bodoni de la fonderie Caslon ; le Gothique ancien, le Garamond, le Fournier et le Moreau le Jeune de Deberny-Peignot ; un Didot étroit et les autres… de la Fonderie typographique française, de Warnery, Turlot… Mais surtout n’oublions pas – et ceci pour encourager les créateurs de caractères – ce que disait Jacques Haumont, ce grand connaisseur de l’histoire du livre : « Un nouveau style typographique ne peut se concevoir sans un nouveau caractère. » A quand donc un nouveau caractère pour un nouveau style de l’art du livre ? Il aurait aimé pouvoir tenter cette expérience que Bodoni a connue. Mais on peut dire de son œuvre ce qu’il écrivait de celle de son maître préféré : « Si les magnifiques pages de Bodoni nous procurent une volupté visuelle si vive, ce n’est pas l’effet du hasard, ni de calculs arithmétiques, ni d’un matériel exceptionnel, mais bien l’effet d’un génie artistique incomparable. Les vraies réussites typographiques sont toujours œuvres artistiques. »
Jean Langevin

(1)    Charles Peignot, Annales de l’Académie des beaux-arts, 1969-1970, éditions Picard.
(2)    Jacques Haumont, L’Art du livre et la typographie, Paris, 1950.
(3)    Paris, 1951.
(4)    Lire à ce sujet « Actualité de Bodoni », de René Ponot, Caractère Noël 1961.
(5)    Jacques Haumont, L’Art du livre et la typographie. Paris, 1950.
(6)    L’Art du livre et la typographie, La Compagnie typographique, Paris, 1971.
(7)     Bulletin de souscription au Cercle des amateurs de livres et d’art typographique, 1961.
(8)    Jacques Haumont, L’Art du livre et la typographie. Paris, 1950.
(9)    Jacques Haumont, L’Art du livre et la typographie. Paris, 1950.

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